1931

Première parution en français sur le site de "Convergences Révolutionnaires" (juillet 2020).


Œuvres - Septembre 1931

Léon Trotsky

Sur la question des éléments de double pouvoir en URSS

Explications données dans un cercle d’amis

2 septembre 1931


– Est-ce juste, cependant, de parler de double pouvoir en URSS ?

Nous ne parlons jamais de double pouvoir, mais seulement d’éléments de double pouvoir…

– C’est tout à fait juste, j’avais justement cela en vue. Mais même une telle formulation suscite des doutes. Les éléments de double pouvoir ont toujours existé dans la république soviétique, depuis le premier jour de son existence. Pourquoi parlons-nous d’eux seulement maintenant ? Car la NEP a été la reconnaissance officielle d’éléments de double pouvoir dans l’économie. Maintenant, le rapport de force entre les tendances capitaliste et socialiste dans l’économie a changé au profit du socialisme. Entretemps, c’est justement maintenant que nous avons commencé à parler d’éléments de double pouvoir. Cela ne peut-il pas susciter une représentation, selon laquelle nous considérons le développement du double pouvoir, et par conséquent la chute de la dictature prolétarienne inévitable ?

Il est indiscutable que dans chaque société de classe on peut découvrir des éléments du régime qui a précédé, aussi bien que du régime qui s’apprête à venir remplacer celui qui existe. Toute la question, cependant, est quelle classe domine et dans quelle mesure elle domine. La bourgeoisie fait, quand elle s’y voit obligée, des concessions économiques et politiques importantes au prolétariat, qui créé les bases d’appui importantes pour le futur dans les tréfonds de la société capitaliste. Mais dans la mesure où la bourgeoisie elle-même décide ce qu’elle concède et ce qu’elle ne concède pas, dans la mesure où le pouvoir reste entre ses mains, dans la mesure où elle s’appuie avec assurance sur l’appareil bureaucratique et les forces armées, dans cette mesure il n’y a pas de raison de parler d’éléments de double pouvoir. La NEP est apparue comme une concession consciente et strictement calculée par le pouvoir prolétarien à l’encontre des masses petites-bourgeoises de la population. Ce que l’on concède et dans quelle mesure on le concède, cela a été décidé par la dictature du prolétariat, en premier chef par le Parti communiste, en sa qualité de dirigeant vivant des soviets. La situation est maintenant incommensurablement moins favorable pour ce qui est ce point principal, malgré les grands succès économiques. Maintenant il n’y a pas de parti qui dirige l’appareil soviétique ; celui-ci, de son côté, est totalement mis de côté par l’appareil bureaucratique ; et ce dernier est complètement imbibé d’éléments d’une autre classe : les procès des saboteurs auraient dû ouvrir les yeux des aveugles de ce point de vue…

– Mais est-ce qu’il n’y avait pas de tels processus dans le passé ? Est-ce qu’il n’y avait pas différentes conspirations dans le passé ? Souvenons-nous de l’affaire du Centre national, du procès des SR, etc. Cependant, nous ne parlions alors pas d’éléments de double pouvoir…

C’est tout à fait vrai. Mais entre les vieux procès et les nouveaux il y a une différence qualitative profonde. Il y était question de comploteurs, qui agissaient de façon illégale et qui concentraient des forces pour un coup d’État armé, ou qui organisaient des actes terroristes. Il y a là aussi peu d’éléments de double pouvoir que dans l’activité passée des révolutionnaires dans la Russie tsariste. Les saboteurs des dernières années ont agi de façon tout à fait différente. Ils occupaient des postes dirigeants de responsabilité dans l’appareil économique. Leur sabotage consistait à ce qu’ouvertement et en toute transparence, avec l’accord du Bureau politique, ils mettaient en place des programmes dirigés en fait contre la construction socialiste et la dictature du prolétariat. L’opposition de gauche les dénonçait. Mais l’appareil du parti, dirigé par la fraction stalinienne dirigeante, a combattu durant quelques années l’opposition de gauche, démontrant aux ouvriers que les plans économiques des saboteurs sont une pure incarnation du léninisme. Si les saboteurs sont des agents de la bourgeoisie, alors l’appareil d’État, qu’ils dirigeaient dans une si grande mesure selon leurs vues, n’est pas un appareil fiable du prolétariat, mais il inclut dans ses rangs d’importants éléments de pouvoir d’une autre classe. L’importance de ces éléments est multipliée des centaines de fois par le fait que l’appareil du parti combat les révolutionnaires prolétariens qui démasquent les saboteurs. Au moment où les Ramzines mettaient en place leurs programmes non seulement légalement, mais avec force sous la surveillance des Krzyzanowskis, Oustrialov exigeait que le Bureau politique arrête et exile ceux qui s’opposaient aux Ramzines, et Staline accomplissait la commande sociale d’Oustrialov. N’est-il pas clair que nous avons devant nous des éléments de double pouvoir aux plus hauts sommets de l’appareil d’État ?

– Mais on a quand même puni les saboteurs et changé la politique ?

– Bien sûr. Si cela ne s’était pas passé, il aurait fallu parler non des éléments de double pouvoir, mais du passage de la bureaucratie centriste au service de la bourgeoisie et de la chute de la dictature du prolétariat, comme d’un fait accompli. C’est le point de vue de Korsch, d’Urbahns, de Pfemfert, mais pas le nôtre. Cependant, il serait complètement faux de penser que le changement de la politique centriste vers la gauche signifie la liquidation politique des éléments de double pouvoir. L’élan artificiel donné aux tempos de l’industrialisation et de la collectivisation peut être dans la même mesure un acte de sabotage, tout comme leur ralentissement artificiel. Les symptômes de ce fait sont manifestes. Le parti, entre temps, est encore plus écrasé, l’appareil encore plus démoralisé. Dans quelle mesure non seulement l’appareil d’État, mais également celui du parti, sont imprégnés par les Bessédovskis, les Dimitriévskis, les Agabékovs, en général par les ennemis de classe qui étouffent les Rakovski et excluent les Riazanov ? Dans quelle mesure cet appareil sera un instrument de la dictature du prolétariat à l’heure de l’épreuve décisive ? Qui peut répondre à cette question ? Personne ! Mais cela veut justement dire que l’appareil d’État de la dictature du prolétariat a un caractère contradictoire, c’est-à-dire qu’il est imprégné d’éléments de double pouvoir.

– Est-ce que cela ne veut-il pas dire que l’évolution conduit au double pouvoir tranché ?

– On ne peut répondre à cela par des suppositions. C’est une question de rapport de forces. Il se vérifie et se résout dans le processus de la lutte elle-même. L’opposition de gauche occupera une bonne place dans cette lutte. Elle n’est pas nombreuse, mais ce sont des cadres, en outre hautement qualifiés, d’une forte trempe. La cristallisation autour de ces cadres peut se faire très rapidement dans un moment critique.

– Que veut dire le slogan Comité central de coalition ? Ne peut-il être compris dans le sens d’un bloc sans principe des trois fractions ? Dans quelle mesure le slogan est-il applicable aux partis européens ?

– Commençons par la dernière question : mettre en avant le slogan du Comité central de coalition en Allemagne ou en France serait simplement drôle. L’opposition de gauche exige pour soi des places non au Comité central, mais dans le parti. La composition du Comité central sera déterminée par le parti sur la base du centralisme démocratique. En URSS, la situation est sensiblement différente. Il n’y a pas de parti là-bas, il est dilué dans les millions de personnes dont les noms ont été portés sur les listes du parti et des komsomols ; et ces membres sont maintenus de façon artificielle dans une situation atomisée et d’impuissance idéologique. Dans un moment de crise politique, l’appareil du parti peut se retrouver suspendu au-dessus du chaos et commencera lui-même à se désagréger immédiatement. Comment trouver une solution dans une telle situation ? Comment trouver le parti ? Et entre temps, les éléments du parti, très nombreux et très précieux, bien que dilués dans des millions de personnes qui n’ont pas l’esprit du parti, existent, et à l’heure du danger ils seront prêts à répondre à l’appel. Dans ces conditions, le Comité central de coalition sera, en fait, la commission d’organisation pour le rétablissement du parti. La question n’est pas un slogan de principe ou l’une des issues organisationnelles possibles d’une situation complètement exceptionnelle et unique. Mais, bien sûr, c’est juste une formule purement hypothétique.


– Que pensez-vous du slogan « gouvernement ouvrier et paysan » ?

– Je suis négatif en général, en particulier pour l’Allemagne. Même en Russie, où la question agraire jouait un rôle décisif, et où nous avions un mouvement révolutionnaire paysan, même en 1917 nous n’avancions pas ce slogan. Nous parlions de gouvernement du prolétariat et de la paysannerie pauvre, c’est-à-dire des demi-prolétaires, qui suivent le prolétariat. Cela détermine entièrement le caractère de classe du gouvernement. Il est vrai qu’après nous avons appelé le gouvernement soviétique ouvrier-paysan. Mais à ce moment-là, la dictature du prolétariat était déjà un fait, le Parti communiste était au pouvoir, et par conséquent le nom de gouvernement ouvrier-paysan ne pouvait susciter aucun double sens ou introduire une confusion. Mais passons à l’Allemagne : mettre en avant ici le slogan de gouvernement ouvrier et paysan, comme si on mettait au même niveau le prolétariat et la paysannerie, est incompatible avec quoi que ce soit. Où est en Allemagne le mouvement révolutionnaire paysan ? On ne peut opérer en politique avec des données fausses ou supposées. Quand nous parlons de gouvernement ouvrier, nous pouvons alors expliquer au journalier qu’il est question d’un gouvernement qui le défendra contre les exploiteurs, même s’ils sont paysans. Quand nous parlons, par contre, du gouvernement ouvrier-paysan, nous perturbons le journalier, l’ouvrier agricole, qui est pour nous en Allemagne mille fois plus important que le « paysan » abstrait ou « le paysan moyen » qui nous est hostile. On ne peut se rapprocher des paysans pauvres en Allemagne que seulement via les ouvriers agricoles. On ne peut neutraliser les couches intermédiaires paysannes qu’en rassemblant seulement le prolétariat avec le slogan de gouvernement ouvrier.

– Les références à Lénine pour renforcer le slogan « gouvernement ouvrier et paysan » sont-elles justes ?

– Absolument fausses. Le slogan lui-même a été mis en avant, dans la mesure où je m’en souviens, entre le 4e et le 5e congrès de l’IC, comme un instrument de lutte contre le « trotskisme ». C’est avec ce slogan que s’est faite la constitution de la fameuse Internationale paysanne. Le secrétaire de l’Internationale paysanne, Téodorovitch, a formulé un nouveau slogan marxiste : « la libération des paysans doit être l’œuvre des paysans eux-mêmes ». Le slogan du gouvernement ouvrier et paysan correspond entièrement à cette idéologie d’épigone ; il n’a rien à voir avec le léninisme.

2 septembre 1931


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